Est on coupable quand on s'aime?

COUPABLE D’AMOUR


Depuis trois ans, Sonia louait un studio pour construire son indépendance et sa vie. Dès que le jour tombait, elle se réfugiait dans sa chambre tapissée de posters de couples mythiques ou de couples de stars comme Samson et Dalila ou France Gall et Michel Berger. Elle les caressait du regard, puis, essuyait ses yeux légèrement trempées et ensuite se mettait à corriger les copies de ses élèves. Elle était professeur des écoles depuis deux ans. Elle travaillait d’arrache-pied. Pour l’amour de sa profession. Et aussi pour ne pas avoir le temps de cogiter sur sa solitude. Du haut de ses un mètre cinquante cinq, elle affichait un regard profond et limpide dont le bleu se nuançait parfois avec le sombre de sa mélancolie. Coiffées de longs cheveux bruns bouclés, elle attirait le regard des hommes comme un gibier fait soulever le fusil d’un chasseur. Elle ne dénombrait plus les hommes qui s’étaient couchés avec elle pour de brefs moments de délices sensuels. Mais aucun d’eux n’avait partagé plus de deux années dans sa vie. Etait-ce elle qui était trop exigeante ? Ou était-ce l’amour qui était trop éphémère ? Elle s’interrogeait. La solitude lui pesait et la tourmentait. Comme chaque nuit Sonia se couchait seule. Comme chaque nuit, elle embrassait l’ours en peluche allongé à ses côtés.

- Dring !Dring !

Le combiné fit sursauter Sonia.

- Allo ?

- C’est Lilian, je ne te dérange pas ?

- Si…Non…Euh…J’étais couchée. Qu’y a-t-il ?

- Tu travailles demain ?

Sonia hochait la tête avec désinvolture.

- Bien sûr. Pourquoi cette question ?

- Je t’invite demain soir.

Sonia avait l’esprit embrumée. Lilian était un ami d’enfance. La déranger à cette heure tardive aurait pu l’énerver mais Lilian était aussi pour elle le frère qu’elle n’avait jamais eu.

- Ca va. C’est gentil. Ok. Passe demain en fin de journée. Je suis fatiguée ce soir.

- Bon. Bon. Je ne te retiens pas plus. Je suis désolé de t’avoir tiré du lit. Bisous.

Elle se réfugia sous sa couette, à la fois heureuse de savoir qu’elle sortirait demain soir et désenchantée de le faire avec le seul ami fidèle qu’elle avait et qui n’avait pas d’arrière-pensées.

A l’école, elle continuait d’enseigner comme elle l’avait toujours fait. Avec un peu de sévérité. Un peu de patience. Beaucoup d’amour. Quand la cloche sonna les dix-sept heures, elle rangeait les dernières feuilles de ses élèves dans son cartable. Lilian était à la porte de sa classe. Il était élancé, chaussé de lunettes rondes qui tombait sur un nez en trompette. Médecin généraliste, il se vouait corps et âme à sa profession. Longtemps en concubinage, il fut le malheureux témoin de son cocuage, découvrant l’amant de sa fiancée dans son lit. Depuis ce jour-là, il ne fréquentait plus de jeune femme, déçu dans son orgueil et dans sa foi en l’amour.

- Salut ! Alors tu es prête ?

Surprise de le voir aussi rapidement, Sonia ne soufflait mot. Elle balança sa chevelure en arrière.

- Allez, on y va. On passe chez moi d’abord.

Le sourire aux lèvres, Lilian se courba avec élégance pour céder le passage à Sonia.

- C’est d’accord. On y va. A toi l’honneur.

Dès qu’elle était de sortie, Sonia se maquillait et portait des vêtements qui mettaient en avant ses formes harmonieuses. Pendant que Lilian sirotait un jus d’orange, elle passait des heures devant son miroir.

- Alors comment me trouves-tu ?

Lilian posait son verre.

- Cette robe te va à la perfection.

Sonia tournait sur elle-même comme une poupée d’une boite à musique.

- Elle te plaît ? Tant mieux. Mais ce n’est pas une robe. C’est une jupe.

- Pour moi, c’est du pareil au même. Elle est blanche, tombe à mi-cuisses et laisse briller le satin de tes jambes.

- Où as-tu décidé de me mener ?

Il posa l’index sur ses lèvres.

- Chut ! C’est un secret. Suis moi. Tu verras bien.

Devant l’enseigne « Au bonheur des dames », Sonia s’émerveillait.

- J’adore ce restaurant. Tu as eu une bonne idée.

- Depuis le temps que l’on se connaît, ce serait un comble si je ne savais pas ce que tu aimais.

Les deux amis s’attablaient sous un escalier en colimaçon.

- Alors Sonia, as-tu rencontré l’homme de tes rêves ?

Sonia dressa les yeux au plafond et s’amusa avec sa fourchette.

- L’homme de mes rêves ? Peut-être que je le rêve trop et il ne vient pas. Ou peut-être qu’il n’existe pas. En tous les cas, je suis comme toi : seule.

- Ah ! Mais toi, tu ne l’as pas choisi ainsi. C’est triste. Tu es si charmante, si gentille et si attachante.

Sonia allait lui répondre quand un jeune homme à trois tables plus loin lui coupa la parole.

- Coucou Lilian !

Patrick était un patient et un collègue du docteur.

- Salut, je ne t’avais pas vu. Viens t’asseoir à notre table.

Sonia était gênée. Elle prétexta une envie pressante pour se réfugier un instant aux toilettes. Quand elle revint, les deux amis avaient sifflé un demi-litre de vin. Elle s’était recoiffée et avait ajouté autour de ses yeux un peu de fard.

Lilian rajusta ses lunettes.

- Je vous présente : voici Patrick, un chef d’entreprise entreprenant dans son travail. Voici Sonia, une institutrice modèle et ma meilleure amie. Nous avons été élevés quasiment ensemble. Ses parents sont des amis des miens.

- Enchanté mademoiselle. Si votre esthétique était cotée en bourse, vous seriez la plus riche de la terre.

Le visage de Sonia prit des couleurs vives. Elle écouta plus qu’elle ne parla et plus qu’elle ne mangea. Patrick était un bel homme, sûr de lui. Elle le trouvait irrésistible avec ses grands yeux noirs qui se plantaient souvent dans les siens. Il était une personne battante qui ne baissait jamais les bras. Fils unique, il prit la succession de son père dans son entreprise de fleurs.

Ils se quittèrent devant la Porsche noire de Patrick. Il ajusta sa cravate et invita Sonia à mieux la connaître dans les prochains jours. Embarrassée et enthousiaste, elle accepta volontiers en lançant un coup d’œil complice à Lilian.

Le lendemain, Sonia téléphona à Lilian pour en savoir plus sur Patrick. Patrick était un homme séduisant qui l’intéressait vivement mais elle avait peur de retomber dans les clichés trop fréquents de ses amours passés qui se terminèrent toujours en catastrophe. Quand elle raccrocha le combiné, elle avait appris qu’il voyageait énormément et qu’il était secret sur sa vie privée. Lilian le fréquentait rarement. Il se plaignait d’avoir trop de travail pour cela. Et il conseilla à Sonia de ne pas s’en faire à l’avance. Elle n’avait qu’à sauter à l’eau pour juger si elle était à une bonne température. C’est ce qu’elle fit, entraînée par le laconisme de Patrick et par son sens inné des directives. Il l’invita dans un chalet dont il était propriétaire. Depuis longtemps, Sonia n’avait pas profité d’un seul de ses week-ends qu’elle passait devant la télévision ou à préparer ses cours du lundi. Le moindre détail la faisait sourire. Patrick n’en demeurait pas moins séduit et il espérait bien le lui montrer. Après un déjeuner sur l’herbe à proximité du lac de son enfance, ils continuèrent à mieux se découvrir et à rire volontiers ensemble autour d’une tasse de café qu’il lui avait offerte dans le bar de son enfance.

- Que dirais-tu d’une randonnée à cheval ?

Sonia était une cavalière accomplie. Quand elle était plus jeune, elle avait pratiqué de l’équitation qu’elle avait dû arrêter à cause d’un accident. Mais son amour des chevaux restait intact.

- C’est une proposition qui me captive vraiment.

Elle plongeait son regard dans le sien. Ils avaient l’air de s’entendre dans beaucoup de domaines pensait-elle. Elle ne retira pas sa main qu’il avait coiffée de la sienne. Au milieu de la randonnée équestre, ils firent une pause. Les émotions de Sonia se mélangeaient. Depuis longtemps, elle s’était construit un abri contre les coups de cœurs. Ses liaisons sentimentales n’ayant jamais abouti au succès escompté, elle s’était investie dans les études et dans sa profession sans laisser la moindre place aux sentiments amoureux. En un week-end, Patrick la faisait chavirer. Elle ne redoutait pas ses gestes tendres et ses silences éloquents. Elle ne refusait pas ses bisous sur les joues et ses clins d’œil réguliers. Elle trouvait sa peau douce et dure à la fois. Elle remarquait qu’il dosait savamment ses mots pour en construire des phrases harmonieuses. Il était pour elle le symbole de la réussite. Peut-être qu’elle l’admirait seulement ? Peut-être qu’elle l’aimait ? Pendant que les chevaux broutaient, ils se reposaient sur l’herbe fraîche d’un pré. Patrick se rapprochait de plus en plus de Sonia. Il lui donnait confiance. Elle se sentait en sécurité. Il l’embrassa sur le cou.

- Dis, tu es marié ?

- Non. T’inquiète. L’amour est un sentiment que je ne salis jamais. Mes parents sont divorcés. Je connais la souffrance d’une séparation. Je sais aussi ce qu’est le respect. Et si on aime une femme, on la respecte.

Il marquait un point de plus. Sonia était aux anges. Elle lui saisit la main.

- Il y a longtemps que je ne suis plus sorti avec un homme. Je suis occupée par mon travail. J’avoue que tu me plais bien et que je ne me suis pas senti aussi bien depuis un moment.

- Je comprends. Ne nous précipitons pas. Les chevaux commencent à être impatient. Enfourchons nos montures. Pour le reste, le temps fera ce qu’il doit faire.

Il l’aida à remonter en selle et en profita pour lui baiser la main.

Ce soir là, Sonia dormit peu. Elle songeait aux plaisirs qu’elle avait partagés avec Patrick. Elle n’avait pas l’intention de finir sa vie vieille fille. Elle avait vraiment envie de voir, comme lui avait conseillé Lilian, si l’eau de la vie de Patrick était à la bonne température.

Lors du trajet retour, Patrick mit en marche le poste laser de sa Porsche et introduisit un compact disc de Lara Fabian, la chanteuse favorite de Sonia.

- Tu écoutes du Lara Fabian ?

- Ca m’arrive.

- Je suis une fan. Je ne rate aucun de ses concerts et je possède tous ses albums.

- Je sais. Avant que nous partions en week-end, je me suis renseigné auprès de Lilian pour savoir ce que tu aimais.

Il la regarda avec un sourire en coin et lui fit un clin d’oeil.

- Tu es un coquin. Pourquoi tout cela ?

- Quand une femme m’inspire, je fais en sorte de lui apporter ce dont elle rêve. De la magie. De la compréhension. De l’écoute et de l’attention. Beaucoup d’amour et de tendresse. Ainsi, je compose ma recette de l’amour. Quand dis-tu ?

Elle posa les yeux sur ses mains.

- C’est génial et charmant. Ta recette est parfaite. Mais tu as oublié un petit quelque chose ?

Stupéfait et intrigué, il la dévisagea. Il lui rétorqua :

- En général, je n’oublie rien.

- Si.

Elle lui montra ses lèvres avec le bout de son doigt.

- Un baiser.

Il ne se fit pas prier et l’embrassa à pleine bouche. Au bout d’un instant, il devint plus fervent. Il perdit ses mains sur la courbe des cuisses de Sonia. Elle l’arrêta subitement.

- Stop ! On ne va pas plus loin. Souviens toi de ce que tu m’as dit : laissons faire le temps, ok ?

- Oui, tu as raison. Pardonne moi. Mes sentiments et mes pulsions ont pris le dessus. Tu es une si belle femme !

- Merci. Et merci pour le formidable week-end. A bientôt.

Avant de se coucher, elle rendit compte de son week-end à Lilian. Dans l’appareil téléphonique, elle cria de joie et lui exprima son euphorie comme une adolescente qui raconte son premier flirt à sa meilleure amie. Lilian, le confident, l’incita à poursuivre plus lentement la relation. Il lui rappela qu’elle s’enflammait vite et qu’elle risquait de tomber comme une torche éteinte si Patrick ne s’avérait pas être l’homme de sa vie. Mais il l’incita aussi à croire à son bonheur, celui qu’elle méritait et qui lui transmettrait de la joie et de la consolation.

Sonia commença la semaine avec le cœur pétillant de bonheur. Marie, sa collègue de travail, le remarqua à ses sourires continuels et à sa bonne humeur perpétuelle. En général, Sonia était une femme réservée qui ne se permettait aucun débordement de joie pendant l’exercice de sa fonction. Ce jour-là, elle était plutôt enjouée, s’offrant des pauses café au cours desquelles elle plaisantait avec ses collègues.

- A quoi doit-on cet enthousiasme ?

- Je viens de réaliser qu’il m’était possible de sentir mon cœur battre la chamade. Je ne m’attendais pas à ça. Puis, il y a eu ce week-end…

Marie finissait son café, le regard inquisiteur. Indiscrète, elle tenta d’en savoir plus.

- Qu’as-tu fait ce week-end ?

Les yeux de Sonia papillonnait.

- J’ai fait la connaissance d’un homme extraordinaire. Il est beau. Il est intelligent. Il a du savoir-vivre. Et il a une situation professionnelle confortable.

- En effet. Tu as gagné le gros lot ! Je ne savais pas que ce genre d’homme existait. Il a tout en un.

La tête dans les nuages, Sonia rejoignit sa classe.

Après des cours moins soutenus qu’à l’accoutumée, de retour chez elle, Sonia prit une douche bien fraîche. Elle chantonnait quand la sonnette d’entrée retentit.

Derrière l’énorme bouquet de roses qu’elle saisit, il y avait le visage souriant et agréable de Patrick.

- Pour une surprise, c’en est une. Excuse moi de me présenter dans cette tenue mais j’étais sous la douche. Tu es un être adorable. Merci pour les fleurs. Merci pour tout. Sous un fond musical, ils s’assirent dans le canapé du salon. Patrick était toujours égal à lui-même, taillé dans un costume blanc qui faisait ressortir ses yeux noirs. Sonia était dans un court peignoir qui tombait juste au dessus de ses genoux.

- Je pensais te voir seulement ce week-end. Tu dois avoir beaucoup de travail.

- Je ne pourrais pas venir ce week-end. Je voyage beaucoup. Je me suis dit que…

Il posa la main sur la cuisse de Sonia. Elle le dévisageait. Troublée, elle ne savait pas quelle attitude adopter. Apparemment, il avait envie d’elle. Elle avait également envie de lui. Ils étaient adultes. Pourquoi le repousser sous prétexte que dans le passé beaucoup d’hommes s’étaient servis d’elle comme d’un mouchoir en papier que l’on jette après utilisation ? La visite de Patrick s’acheva dans la chambre de Sonia. Durant des mois, leur relation sentimentale lui donnait des ailes. Elle témoignait son bonheur d’être avec lui et son courroux lorsqu’il était absent à Lilian. Un week-end, Sonia et Patrick retournèrent à son chalet Suisse. Pendant qu’elle lui préparait un succulent repas, le téléphone sonna.

- Oui ?

Patrick semblait décontenancé. Concis dans les réponses à son interlocuteur, il bougeait dans tous les sens.

- Non…Oui…Euh…D’accord. Bises.

- Qui était-ce ? lui demanda Sonia, intriguée.

- Personne de bien important.

Le lendemain, profitant de son réveil dans les bras de Patrick, Sonia lui proposa de vivre ensemble. Il eut un air détaché et se gratta le cuir chevelu.

- Le moment n’est pas encore venu. Je…Je voyage beaucoup. Je voudrais être le plus présent pour toi.

- Justement. Je te vois quand tu peux. Tu ne me consacres que quelques week-end. La plupart du temps je mange seule et je m’endors seule. Où est donc ta présence dans ces moments-là ?

Patrick se leva, fit sa toilette et revint se planter devant le lit dans lequel Sonia, pensive, était allongée.

- Ecoute : je te donne ce que je peux. N’es-tu pas bien avec moi ?

- Bien sûr. Mais je voudrais plus.

- Je ne peux pas te donner plus. N’insiste pas. Essaie de me comprendre. Merde à la fin !

Soudain, Patrick perdit tous ses attraits. Son visage se ferma. Il serra les dents et furieux, partit en claquant la porte. Contrariée, Sonia se leva, les yeux larmoyants. Pendant qu’elle préparait son petit déjeuner, une femme entra sans frapper.

- Mais qui êtes-vous ?

- Et vous donc ?

- Je n’ai pas à vous le dire. Par contre, vous êtes chez moi.

- Ca alors ? C’est un comble, j’allais vous dire la même chose.

Sonia et la femme se rapprochèrent.

- Et où est donc Patrick ?

- Ca vous regarde en quoi lança d’un ton hargneux Sonia.

- Vous n’avez pas l’air de savoir. Mais il est mon mari.

Sonia en tomba la casserole dans laquelle son lait dormait.

- Ca alors ? Je le croyais seul.

- Oh ! Il est loin d’être seul !Je suppose que vous êtes sa maîtresse. Je ne suis pas jalouse. Ne le soyez pas non plus. Patrick est un chenapan de première et un coureur invétéré. Il considère que tout lui est acquis d’avance. Je veux bien être votre amie. Nous avons de bonnes raisons de nous entendre. Je venais juste lui apporter une demande en divorce. Je me présente : Marguerite. Enchantée de vous connaître.

Sonia baissa les paupières.

- Moi, c’est Sonia. Enchantée Madame. Je…Excusez-moi.

Sonia passa la main sous ses paupières humides.

- Séchez bien vos larmes et asseyons nous. Discutons.

Marguerite était une femme sûre d’elle et qui rassura Sonia. Elle la convainquit aussi d’organiser un complot contre son mari. Quand Patrick rentra, Marguerite n’était plus au chalet. Il puait l’alcool.

- Chérie je t’aime, chérie je t’adore. Tu connais la chanson ?

- Oui. Ca va. Tu es allé au bar, n’est-ce pas ?

- Comment as-tu deviné ? Je voulais noyer quelques soucis. J’accumule, j’accumule, puis, ça explose.

Le matin, il se leva avec la gueule de bois. Sonia avec le cœur blessé et l’esprit de vengeance. Pendant deux semaines, Sonia se volatilisa. Patrick lui téléphonait sans succès. Il allait chez elle. Elle n’ouvrait jamais. Elle était chez elle mais c’était une confidence partagée uniquement avec Marguerite et Lilian. Un jour où ils vinrent lui rendre visite, ils la découvrirent avec le ventre arrondi.

- N’y a-t-il pas un sacré évènement en perspective ? s’exclama Lilian.

- Je dirais plutôt un incident de mauvaise augure. Une trace d’un goujat.

Sonia se touchait le ventre.

- Patrick est là, à l’intérieur. Que vais-je faire ? J’ai toujours voulu un enfant. J’ai trente ans. Il viendrait au bon moment. Mais son père est inconsistant.

Pendant des heures, ils cherchèrent la meilleure des solutions. Y en avait-il seulement une ? Le choix n’appartenait qu’à Sonia. Et elle ne désirait pas d’enfant sans père. En furie totale, elle se dressa et frappa un coup de poing sur la table.

- Il va me le payer, je le jure !

De jour en jour, elle nourrissait une haine profonde pour Patrick. Sa déception la noyait dans un flots de larmes. Sa rancune envers lui la martyrisait. Fermement décidée à avorter, elle passa chez son gynécologiste. Son cabinet était complet. Il ne pouvait la recevoir uniquement dans dix jours. En attendant, elle fit son enquête sur Patrick et apprit que ses voyages d’affaire n’étaient que de vulgaires prétextes pour rencontrer ses maîtresses. Touchée dans son orgueil de femme et meurtrie dans son amour pour lui, elle était partagée entre son désir de vengeance et celui de le laisser dans l’indifférence. Elle pouvait téléphoner à toute ses maîtresses et leur révéler la vérité. Mais la présence de cette petite boule qui s’agitait dans son ventre l’attendrissait et lui rappelait de doux souvenirs avec Patrick. Pendant ce temps, il avait cessé toute activité professionnelle. Hanté par l’image de Sonia, il ruminait ses torts devant des bouteilles de whisky qu’il hésitait à vider. Il quitta toutes ses maîtresses, donna à son ex-femme l’appartement de Marseille et se réfugia dans son chalet en Suisse. Il ne se pardonnait pas ses infidélités. Le remord le rongeait. Il voulait reconquérir Sonia. Dans sa recherche éperdue à savoir comment corriger ses graves erreurs, un soir de longue réflexion, une idée lui traversa l’esprit. Dès le lendemain, il téléphona à Sonia.

- Bonjour, c’est Patrick !

- Pardon ?

- Ne fais pas l’imbécile. C’est celui qui t’a fait souffrir. Ton bourreau, ton salaud, tout ce que tu voudras mais ne fais pas la sourde oreille. Il faut que je te parle d’urgence. C’est une question de vie ou de mort.

- Que me veux-tu ? Me tromper ne t’a pas suffit ?

- Je sais. Je n’avais pas le droit. Je m’en repends, et bien plus que tu ne le crois. Je meurs à petit feu. S’il te plait, juste une dernière fois, laisse moi t’expliquer.

- Vas y.

- Pas comme ça, pas ici. Viens au chalet. Je t’offre le voyage.

Sonia réfléchit un instant. Elle n’avait pas encore repris l’école. Pourquoi ne pas s’offrir des congés au frais de son charlatan ?

- Ok ! Je vais chercher mon billet à la gare Saint Charles et j’arrive demain. Bye !  

Avant de prendre le train, Sonia confia à Marguerite et à Lilian son bonheur de constater les tourments de Patrick et qu’elle était satisfaite qu’il récolte les graines empoisonnées qu’il avait semées. Elle leur apprit sa résolution définitive de l’ignorer complètement après ses confessions.

- Le meilleur des mépris est l’indifférence ! leur cria-t-elle avant de les quitter.

Patrick l’accueillit les bras ouvert. Il avait changé de place tous les meubles et avait décoré le chalet. Une énorme banderole rouge accrochée au mur signalait : « bienvenue Sonia ». Dans la chaîne hifi, la voix de Garou, un des chanteurs préférés de Sonia chantait « jusqu’à me perdre ». Il avait installé sur la table un dîner aux chandelles qui s’allumèrent dès qu’il éteignît.

- Bonjour ! Assied toi et écoute s’il te plaît. Je veux plaider ma cause.

« Coupable je le suis. Coupable de m’être conduit en véritable imbécile. Coupable d’accumuler des maîtresses dans le seul but de séduire. Et tu as le droit de me mépriser. Mais je suis aussi coupable d’amour. Coupable de t’aimer. Je ne peux pas effacer ce que je t’ai fait. Je suis impardonnable. Actuellement je suis divorcé. J’ai tout quitté y compris mes maîtresses car depuis toi j’ai compris. J’ai compris que l’on a qu’un seul amour dans la vie et le mien c’est toi. »

Elle avala une dragée prise sur la table et maugréa entre ses dents que s’il attendait un verdict, le procès n’avait pas lieu de s’éterniser. Avec une fourchette, elle frappa fort sur la table comme si elle était un juge et hurla : « coupable ! ». Il poursuivit inlassablement ce qu’il prenait pour son plaidoyer. La larme à l’œil, il finit par s’agenouiller : « si tu dois me sanctionner, fais le. Si je dois mourir, fais en sorte que ce soit entre tes bras, condamner à perpétuité au ravalement de tes peines. Je suis prêt à tout sacrifier pour toi, même mon entreprise. Il lui donna une bague en or massif sur laquelle était gravée « sonia, je t’aime ». En s’effondrant en larmes devant ses yeux, il lui chuchota : « écoute Garou, il t’exprime ce que je suis incapable de faire. » En même temps, elle entendait chanter : « je jouerai ma vie contre ta vie, jusqu’à oublier qui je suis… ». Cette soudaine sensibilité qui lui sautait aux yeux la déstabilisait et la désarmait. Sous son apparence machiste de l’homme qui réussit tout, elle découvrait un homme irrésistible, magnifique car il était sans carapace. Machinalement, elle caressa son ventre.

- J’attends un bébé de toi.

Il pleura encore bien plus.

- C’est fou. J’ai trente cinq ans. Je n’en ai jamais voulu avec Marguerite. Par contre avec toi, c’est une formidable nouvelle que je nommerais providence. Il lui semblait que l’homme devenait un enfant avec sa spontanéité et sa fragilité. Mais Sonia voulait prendre ses précautions. Il l’avait si facilement mener en bateau.

- Calme tes ardeurs. Je suis venu parce que tu me l’as demandé. Ceci dit, je te remercie pour le dîner et pour tout le reste mais tu vas trop vite. J’ai besoin de temps et de réflexions. Je repars ce soir. Et je te contacterais quand je l’estimerais.

De retour chez elle, elle se jeta dans le sofa, harassée et ailleurs. Malgré tout ce qu’il avait fait, malgré sa radicale décision de le rayer de sa vie, son cœur s’emballait quand elle songeait à lui. Est ce qu’il était vraiment sincère maintenant ? Est-ce qu’elle pouvait lui pardonner ? Elle joignit Lilian pour qu’il lui apporte un avis extérieur. Son meilleur ami ne s’avança pas. Il lui apprit qu’il préparait un voyage en Martinique avec Marguerite. Depuis leur première rencontre, ils vivaient ensemble. Il avait révisé ses promesses sur le choix de rester seul car il y avait des réalités plus fortes que la raison. Il ne voulait pas rater sa chance d’aimer et d’être aimer. Et avec Marguerite, il se sentait léger. Son cœur et son esprit étaient en symbiose avec le sien. Sonia était drôlement surprise. Mais elle pensait que le destin ne s’explique pas.

Une semaine après, Sonia frappa à la porte du chalet suisse. Son ventre avait pris un peu d’ampleur. Patrick se montra prévenant plus qu’avant. Il lui offrit une chaise, un rafraîchissement, et exalté lui proposa de se détendre dans la chambre.

- Tu as fait sans doute ton choix. Avant de me le communiquer, laisse moi toucher ton ventre.

Il l’effleurait comme si c’était une porcelaine délicate. Il colla son oreille sur le ventre et ravi comme un enfant qui découvre un cadeau, il s’exclama :

- Il bouge. C’est merveilleux.

Quand Sonia s’allongea dans le lit, elle aperçut deux landaus. Surprise, elle était également attendrie.

- Dis, ces deux landaus sont pour qui ?

- Nos enfants, pardi !

- Mais qui te dit que je ne vais pas avorter ? Et qui te dit qu’il va y en avoir deux ?

- Pour ta première question, je répondrais simplement que si ils n’avaient pas d’occupants, j’en serais profondément malheureux mais ils me rappelleront de tendres et savoureux souvenirs. Quant à la deuxième…Je me suis dit que quoiqu’il en soit, le second landau pourra servir pour un prochain enfant. Le rôle de père m’attire. Des enfants sont la plus belle preuve d’amour que je puisse t’offrir.

Sonia ferma les yeux. Elle croyait rêver. Elle avait tant attendu ce moment précieux contenant tant d’émotions. Elle touchait de près à son désir si intense de fonder une famille qu’il lui était facile de faire abstraction des tromperies de Patrick. Puis, il n’y avait que les imbéciles qui ne changeait pas d’avis. Un individu pouvait se corriger. Et à cet instant précis, Patrick ne lui jouait pas la comédie. Il s’était endormi sur son ventre, le sourire aux lèvres et sa main dans la sienne. Quand il ouvrit les yeux, Sonia était partie. Il s’inquiéta. Mais il se rassura vite quand il ouvrit la porte de son chalet. Elle était dans le pré, à côté de l’immense lac. Elle caressait le museau d’un poney. Il lui lança :

- Vous êtes vite devenus amis. Il t’appartient.

- Quoi ?

- Je sais que l’amour ne se paie pas. Le mien n’a aucun prix pour toi, il est inestimable comme toi. Mais j’avais envie simplement de découvrir ton bonheur sur ton visage en t’offrant un cadeau. C’est plutôt réussi. Non ?

Elle courut vers lui et se jeta dans ses bras. Elle posa sa tête sur son épaule. Pendant que le poney les observait, ils se serrèrent fort l’un contre l’autre.

- Je pense que c’est maintenant que je vais savourer mes plus beaux jours. Elle commence bien notre histoire non ?

Elle le regarda dans le fond des yeux, chercha cette étincelle qui l’avait séduite.

- Rentrons. Nous avons encore à construire. Je suis enceinte d’un garçon. Préparons son frère ou sa sœur.

 






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Commentaires (5)

1. angellis handivox 17/03/2008

Coucou,
Moi qui n'aime pas specialement lire, j'avais envie de connaitre la fin de cette histoire et je l'ai dévorée. Bravo pour cet écrit!! Oh oui, il faut vraiment trouvé un éditeur tu as de l'or au bout de ton stylo.
Surtout, ne perds pas tes idées.... Un jour, je suis sur que tu seras récompensé.

2. jACKY 18/03/2008

Une superbe histoire et super bien écrite. Oui je le confirme tu as de l'or au bout de ton stylo mais je le savais pour t'avoir lu quelques fois.
Si j'étais éditeur, je ferais le voyage pour te faire signer le contrat...
Bravo Thierry

3. torkia 29/03/2008

c 'est une très belle histoire.

4. fatiha 31/03/2008

toute mon enfance ,jai lu des roman a leau de roses.quan je me sui mariè je mètè jurè de ne plus jamai le faire tellemen ma descente en enfer ètè dur .en lisan ce soir jai rèaliser ke jètè guèri et tu ma donnè envi de re rèver je tembrasse

5. Marie 31/03/2008

Jolie nouvelle.
Peut-être donner plus de vie,d'action...Quelques redites, des phrases "impersonnelles"...

J'aime bien votre écriture. Attention ceci n'est pas un jugement, mais un point de vue. J'aime débattre.. sourire..

A bientôt

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