J'ai apprivoisé le bonheur

 

 

Je me suis égaré dans la froideur des instants fragiles qui empêchent tout contentement avant de retrouver la direction à prendre pour m'en sortir.  La vie et l'envie de vivre se glacent, c'est à dire que  l'on ne trouve plus aucun attrait à l'existence. Je crois que c'est cela la dépression,non? Mais la maladie, mon mariage, la durée de mon état végétatif ont sonné le branle bas comme le militaire gradé réveille sa troupe. Et pareil à un enfant qui remplace les piles usées de son jouet pour le voir fonctionner à nouveau, je décidai de repartir sur de nouvelles bases. Il y a des déclics indispensables pour prendre conscience que la vie est précieuse si on décide de la voir ainsi avec son lots d'imprévus, de difficultés mais aussi de joies, de plaisirs inattendus. Pour avoir la chance de les rencontrer, il faut se donner la peine de le vouloir et de se débarrasser de l'emprise de la dépression. A nous de choisir entre être esclave des ténèbres ou envoyer ces dernières aux oubliettes. Etre résolu de changer sa condition est la première étape incontournable pour le faire. Raisonnement implacable. Monsieur de la Palisse ne se serait pas mieux exprimé. Pourtant, des  pensées aussi logiques ne sont parfois jamais exécutées. Dans ce cas là, l'individu, persuadé de ne jamais plus voir de lumière, commet de graves bétises.

Pour parvenir à cet état d'esprit, j’ai consommé  sept ans de ma vie jusqu’à mon divorce. Au début, j'avais l'intention de ne pas me laisser abattre mais il me manquait la détermination. Je n'esquissais qu'un fragile semblant de mieux dans ma vie. Il se volatilisait vite tel un nuage de vapeur. J’étais désespéré de croire tout tenter pour m'en sortir et de constater que je restais le même, installé dans la même vie grisâtre. C’est comme si j’étais une courbe de mathématiques qui monte et descend sans jamais s’arrêter. A la longue, j’étais fatigué.

Certaines circonstances ont accentué le déclic de me délivrer. Sans la sclérose en plaques, je me serais assoupi comme le fainéant que je suis. Fainéant ou trop passif devant les événements qui me dépassaient et pourtant je suis grand! Les contourner ou essayer de les éviter ne sert strictement à rien dans la mesure où ils sont toujours présents.

Je me laissais couler dans la galère dans laquelle j'étais. Le capitaine d’un navire en pleine tempête fait tout son possible pour sauver le bateau et ses occupants. Il s’acharne contre vents et marées. Je me laissais enfoncer dans un genre de sable mouvant comme si je n’avais que ce choix. Mais quand il dépend de sa survie, nous réagissons quoiqu’il en coûte. Et la sclérose en plaques me l’a rappelé. Alors, me voyant impuissant à changer, je me suis rendu compte que je devais mettre en pratique ce que je me vantais de savoir en théorie et qu’on ressassait par l’intermédiaire des livres, des spécialistes dans ce domaine comme les psychiatres ou les médecines parallèles telle que la sophrologie. La première action éloquente fut ma virée hier soir avec mon fauteuil roulant dans la ville. Mais maintenant que va donc faire Titi ?

Il est assis devant son bureau sur lequel s’entasse des tas de lettres de ses amoureuses et de ses amantes passées, des papiers administratifs et des anciens écrits. Tout ce fouillis l’accable. Il retire de dessous le bureau une vieille poubelle, se frotte les mains et s’écrie :

- Un peu de ménage ne serait pas de superflu. J’ai décidé de changer. Commençons par ranger le passé et ne plus vivre comme si je le regrettais. Cela ne ferait qu’empirer mes souffrances actuelles au lieu de les apaiser.

Titi commence le rangement de son bureau en prenant soin de jeter les éléments superflus de son passé et en classant ceux de son présent.

Je me souviens bien de ce jour.

Mes actes au prime abord très basiques sont loin d’être innocents. Je les  compare au chaos dans mon esprit. L’ordre et la propreté sur mon bureau m'influencera à le faire dans ma tête. Je comparais toujours ma vie d’avant la maladie avec celle dont j’héritais à présent. Comment pouvais-je avancer, dans la mesure où je me projetais toujours dans le passé, au lieu de me tourner vers le futur et vivre sereinement le moment présent ? Il ne suffisait pas que j’affirme tolérer la maladie. Il fallait  que je l’intègre comme naturelle pour vivre avec et ne pas me cacher à cause de mes béquilles, de mon fauteuil roulant et de tout ce qui était inhérent à ses caprices. Ce n’est qu’à partir de cette acceptation que je pouvais me diriger vers le bonheur. La route a été interminable pour y parvenir. Itinéraire éprouvant mais tellement appréciable quand on atteint le but!

Le bureau rangé, Titi s’habille et prend le fauteuil roulant.

- Aujourd’hui, je vais marcher en roulant puisque c’est la logique de ma nouvelle vie et je vais faire les boutiques de la ville.

Malgré les apparences, je sais que cela n’a pas été facile d’affronter l’extérieur et certains regards mais tout est question d’habitude. L’habitude, voilà un mot perfide. Selon cette dernière, nous nous enfermons dans une vie morne et qui peut nous causer des torts au niveau de la santé. Tous les matins par exemple, je me levais, préparais mon petit déjeuner et une fois avalé, je fumais trois à quatre cigarettes. La fumée est nuisible pour tous et encore plus pour des gens malades. Ce matin là, Titi n’a pas allumé une seule sucette à cancer.

Maintenant, il manœuvre son fauteuil avec aisance. Un passant le dévisage, bloque le regard sur le sien.

- Désolé Monsieur si cela dérange mais je ne peux pas marcher alors si vous n’êtes pas content, détournez les yeux.

L’homme reste coi. Il tourne la tête en silence et se remet à marcher.

Les yeux pétillants Titi m'interpelle:

- Génial, j’ai été génial, n’est-ce pas Thierry ?

- Bien sur. Continue de t’affirmer ainsi. Tu seras mieux dans ton corps.

Titi roule encore dans la ville. Il observe la vie autour de lui, les commerçants dans leur boutique, les gens qui se bousculent, ceux qui traînent, ceux qui tempêtent, les voitures qui défilent. C’est le quotidien de beaucoup dont il s’était éloigné par peur et par honte. Le retrouver lui colore le cœur. C’est un peu comme s’il plongeait dans de l’eau qui le nettoie et le rééduque. Maintenant qu’il découvre les bienfaits que cela procure, il compte bien continuer. 

5 votes. Moyenne 2.60 sur 5.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site