Extrait de mon roman: Mami

 

(...)Aujourd’hui, je reçois une nouvelle lettre de Marie. Maman me l’a déposée sur mon bureau sans la décacheter. Elle m’écrit en rouge sur dix lignes qu’elle m’aime. De l’encre noire commence la onzième ligne. L’écriture est plus chancelante. Les mots plus incisifs. Elle m’apprend qu’elle va être hospitalisée.

Depuis notre séparation, elle ne mange plus. Elle se plaint de courbatures. Elle est constamment fatiguée. Elle souligne avec deux traits rouges qu’elle a le syndrome de l’amour. Comme cette maladie est inconnue des docteurs, ils l’envoient à l’hôpital pour faire des recherches. Marie est vraiment courageuse. Elle prend les soucis vraiment d’une manière désinvolte. Je trouve qu’elle a formulé sa déclaration d’amour indirecte avec beaucoup de malice. Elle est intelligente. J’aime beaucoup. Quelques larmes de mes yeux tombent sur le dernier mot de son courrier qui est : « jamais ». Je passe mes doigts dessus pour le sécher. Le mot s’agrandit, se déforme et devient illisible. D’un côté il vaut mieux que ce soit ainsi car je déteste les « jamais ». La phrase qui débute par « je ne t’oublierai » est amputée d’un mot. Je préfère la lire sans la suite. Au moins je peux l’arranger à ma façon.

Je trouve qu’une phrase handicapée d’un mot est aussi appréciable qu’une qui ne l’est pas. Les littéraires ne m’approuveraient sûrement pas. Pourtant, ils devraient réfléchir comme moi. Je m’adapte toujours à toutes les circonstances. Un acte non conforme, une phrase maladroite, un unijambiste, un aveugle ou un sourd, enfin tout ce qui est différent n’est pas forcément plus mauvais. Ceux qui le croient n’ont pas saisi que la vie est une série d’imprévus et que l’imprévu englobe aussi la différence. Ca y est. Je continue à faire des digressions. Désolé Mamie. Tu le sais aussi bien que moi, je n’arrive pas à maîtriser les cellules grises qui sont dans mon cerveau. Tu m’as toujours reproché d’être trop curieux, et à côté de cela, tu m’as dit que chercher toujours à expliquer, à comprendre et à s’intéresser était un signe d’intelligence. Au moins cela prouve que je suis intelligent. Mais l’intelligence ne protège pas de la peine.

Je range la lettre de Marie. Je suis impatient de lui répondre surtout que je pense qu’elle en a vraiment besoin. Moi aussi. Mais je dois partir chez le psy. Celui là m’ennuie depuis toujours. Aujourd’hui qu’il m’empêche de répondre tout de suite à Marie, je le hais. Maman est venue m’informer qu’il est l’heure d’y aller. Je passe à nouveau mes mains sur mes yeux. Je crois qu’elle a compris que la lettre ne m’annonce pas de bonnes nouvelles.

- Est-ce ta petite amie Corse qui te met dans cet état ?

Je secoue la tête sans prononcer un seul mot. Il y a des tristesses que je ne garde que pour moi.

Pour une fois le psy parle pour moi. Il essaie de me tirer les phrases de mes cordes vocales, mais je ne réponds que par l’affirmative ou par la négative. Il remue dans son fauteuil en cuir qui le fait balancer de gauche à droite. Je reste stoïque. Il s’acharne. Je ne bouge pas un pouce. Nous nous agaçons mutuellement.

- Quelqu’un t’a coupé la langue ? Ici, il faut parler. Autrement ta maman paye les visites pour rien.

- Non.

Il tire une cigarette de son paquet. Je crois que j’ai réussi à le déstabiliser. C’est une victoire pour moi. Au moins il se rend compte de l’effet qui se produit quand on se retrouve face à lui. Est-ce qu’il peut s’imaginer que j’ai mes propres soucis, et que ce n’est pas avec un étranger que je vais les partager ?

Il se lève brusquement et fait les cent pas:

- Alors, pourrais-tu me dire ce que tu as fait hier ? Dis-moi si tu as eu des moments de bonheur et si tu en as eu d’autres qui t’ont contrarié ?

- Bof. J’ai vu Mamie hier. J’étais heureux.

Il s’arrête devant moi. Il jette son mégot dans le cendrier, allume une nouvelle cigarette et me dévisage.

- Tu as vu ta Mamie ? C’est bien. Où était-elle ?

Je ne veux pas lui dire que c’est un mensonge. Il est indiscret. Il veut tout savoir. Il ne saura rien avec moi. Bien au contraire. J’en appelle à mon imagination et comme d’habitude, je vais l’égarer dans le tourbillon de mes histoires.

- Mamie était au cimetière. Mais chut…C’est un secret.(...)

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