4eme astre ou étoile filante?

CHAPITRE 1

 

 

 

  - Dring ! Dring ! Dring !

Je décroche le téléphone.

- Oui ?

  Depuis que Laurence, mon épouse, m’a fait sagement remarqué que l’affirmation au téléphone était moins impersonnelle que le banal « allo », j’applique à la lettre ses recommandations. Autrement elle grimace. J’ai horreur de cela. Nous ne sommes pas des singes tout de même !

- Bonjour Thierry, c’est Joëlle. Comment vas-tu ?

  Depuis un certain temps ma marche s’est sérieusement limitée. Néanmoins, certaines personnes ont l’intelligence de dissocier mes jambes de ma tête et de mon cœur, et Joëlle en fait partie.

  Elle a cinquante ans. Elle est professeur des écoles et directrice de son établissement. Son instruction et surtout sa notion de savoir différencier l’handicap de l’idiotie me fait oublier que j’ai une maladie incurable.

- Ca va et toi ?

- Ben…Ca pourrait aller mieux. Je ne me sens pas le droit de me plaindre par rapport à toi mais quand même… Au bout de dix ans de séparation, mon ex-mari a demandé le divorce. A cause de cela des tas de problèmes se découvrent.

- Je comprends. Ton ex est comme les voitures diésel : il est long au démarrage mais après rien ne l’arrête. Tes problèmes sont de quel ordre ?

- De tous les ordres. Il n’a même pas pris la peine de me téléphoner : nous avons vécu près de dix ans ensemble et il m’envoie un courrier administratif comme si j’étais une inconnue. J’ai peur de perdre la maison dans laquelle je vis mais qui nous appartient à tous les deux. Il a soi-disant besoin de divorcer pour payer moins d’impôts car il est maintenant à la retraite.

Je lève les yeux au plafond, je me rends bien compte au son  de sa voix que mon amie a le cœur complètement déchiré. Quelle absurdité ces relations humaines qui se dissolvent. Non seulement elles se soldent par des SOS du cœur parce qu’il y a naufrage du bâtiment amoureux, mais encore, juste au moment où les navigateurs refont surface parce que l’oubli a maintenu les souvenirs au fond du temps, l’un des deux ou les deux raniment la mémoire sous prétexte que tout n’est pas réglé. Que doit-on en déduire ? Existe-t-il des tempêtes du cœur que l’on pourrait comparer à celle de la nature ? Ou s’agit-il d’une situation inéluctable que de devoir toujours souffrir quand l’amour déserte le foyer conjugal ? Je ne sais pas. Mais je sens que Joëlle me lance un cri d’alarme, jette une  bouteille à la mer que je m’empresse de saisir. Logique après tout : les animaux ne réagissent-ils pas de la même manière quand un des leur est blessé ?

  Je me souviens de ma regrettée grand-mère. Elle allait dans le garage, au rez-de-chaussée de la maison familiale, se vider les yeux juste après le décès de mon grand-père, son mari chéri. Notre chien, un basset croisé avec un berger allemand, autant dire un bâtard astucieux, allait la rejoindre. Il posait son museau sur ses genoux en l’implorant de son regard compatissant pour lui dire « je suis là, je te comprends… ».

C’est exactement ce que je fais avec Joëlle. Au museau et au regard, les oreilles et la bouche se substituent. Nous discutons pendant des heures.    Bien avant que le téléphone gémisse, Laurence s’était enfermée dans la chambre pour écouter de la musique. Une fuite ? Un moyen d’oublier qu’elle a demandé en mariage un handicapé ? Ou je ne sais quoi d’autre ? De plus en plus je ressens son indifférence. De plus en plus elle m’évite. De plus en plus j’éprouve une certaine solitude sentimentale qui taraude mon cœur et accentue les difficultés de la maladie. Est-ce si difficile que cela d’aimer ? Je ne crois pas. Mais les autres me font douter. C’est peut-être pour cette raison aussi que j’écris.

  A nouveau Mamie revient hanter ma mémoire. Je la vois comme si elle était tout près de moi. Elle me chuchote à l’oreille que chaque problème a sa solution. Et je plisse les lèvres comme si un ange avait atterri devant moi.

J’abandonne le combiné quand la voix de Joëlle est redevenue plus claire ; je ne me leurre pas, je l’ai juste rassurée. Je l’ai aidée à se dépouiller de ses émotions en l’enveloppant de ma chaleur et de mon réconfort, mais le plus dur reste à venir. Il est tellement essentiel parfois d’accomplir des tâches simples qui apparaissent si compliquées à certains comme partager ses chaudes émotions, ses sensations de bonheur. Malgré mes problèmes personnels, je sens la joie monter jusqu’à mon cœur quand je ballade les yeux autour de moi, sur les murs blancs de notre séjour : sur l’un, je vois un cadre abritant une de mes poésies, sur celui d’en face est accroché un grand portrait de Laurence et de moi qui me rappelle de chauds souvenirs… Le troisième est occupé par une porte fenêtre qui baigne de lumière la grande salle et un buffet bas sur lequel les trophées de pétanque d’un ancien champion me renvoient en même temps que le reflet de mon visage l’image du jeune homme valide que j’étais. Juste en face  la télévision est surmontée d’un petit portrait d’une grande dame, Mamie, qui me dévisage. Que je l’aime ! Avec elle je ne serais jamais seul. Et c’est vrai, tous ces témoins d’une vie autrefois heureuse suscitent en moi un réel sentiment de bonheur que la condition actuelle m’empêche de vraiment communiquer. Mais bien sûr, à cause de mon incurable maladie je suis en proie à des émotions contradictoires. Je souris encore. Sourire jaune de ceux qui n’ont d’autres choix que d’ironiser à propos de leur situation. J’attrape l’unique appui que j’ai en ce moment près de moi : mes béquilles.

  Il y a des émotions silencieuses qui font plus de bruit que de la vaisselle cassée. Certainement aussi plus de dégâts. Avant de rejoindre mon bureau, mon regard se rive encore une fois sur la photo de Mamie. Elle est troublante. Désarmante. Si expressive dans le regard. Mes émotions silencieuses se mélangent à celles que me procure son image sans voix. Et je recolle les morceaux de mon cœur brisé.

  Incliné sur la feuille blanche posée sur mon bureau, les yeux humides, je me prépare à rédiger une missive destinée à Myriam, encore une jeune femme en instance de divorce dont l’existence m’a été révélée par la rubrique de « La main tendue » du magasine « Femme actuelle » dont les mots tintent comme un son de cloche dans mon esprit. A l’idée d’entamer avec elle une relation épistolaire, mon cœur s’étire, se tord, s’insurge et s’exprime sur la feuille. Myriam a trente et un an. Je ne la connais pas encore mais je sens qu’elle a la même sensibilité que moi. Sa souffrance est tenace, bruyante aussi. Elle résonne en moi comme le grondement d’un tambour. Pourquoi la douleur d’aimer grogne-t-elle aussi fort ? N’existe-t-il donc des muselières que pour les animaux ? De ma plume j’essaie de dompter cette souffrance qui me saute aux yeux et m’arrache le cœur.

  Myriam a le cœur d’un ange. Son futur-ex mari était son premier amour. Pendant des années elle est devenue sa servante disciplinée, recroquevillée dans son amertume, dans son chagrin. Je l’imagine repliée dans son coin pendant qu’il l’agresse verbalement. Des mots forts qui grincent, qui pincent les oreilles et qui l’enferment dans la prison de son foyer, dans le cachot de sa peur. Le  drame s’écrit seul quand les personnages ont le défaut de l’incompréhension. Myriam me fait penser à ces princesses du moyen âge qui n’avaient d’autre façon de vivre que de se soumettre à leur maître. Mais, bien que nous soyons au vingt et unième siècle la difficulté d’aimer reste la même.

  Avant de signer mon courrier, je regarde la photo prise le jour de mon mariage où je pose entre ma mère et ma grand-mère. Je termine ma missive par « je te comprends bien plus que tu ne l’imagines ». J’entends toujours la musique que Laurence fait hurler.  Je m’applique à ne pas la déranger pour éviter toutes sortes de cataclysme humain, de survoltage de ses humeurs. Je ferme la porte de l’entrée derrière moi pour poster le courrier. Je le tiens  délicatement comme si j’avais entre les mains le sort de toute une vie.

  Dehors, les voitures roulent à toute vitesse, les gens se bousculent, courent comme pour rattraper un bus manqué. Je les observe comme si, assis sur mon fauteuil roulant, j’étais installé devant un écran de cinéma. L’œil attentif mais le corps détaché de l’action, je manœuvre au ralenti. Ma vitesse de croisière, plus lente, s’adapte au souffle de la maladie comme le voilier navigue selon la force du vent. J’arrive devant la poste tranquillement mais sûrement. Le sourire aux lèvres, je dépose un baiser sur l’enveloppe avant de la glisser dans la boîte aux lettres.


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